Herve Perdriolle Textes

Les textes d’Hervé Perdriolle sont insolites. Textes d’humeur, ils sont rarement le fruit de commande. Ecrits critiques et notes autobiographiques se mélangent, sans frontière de genres, et illustrent la diversité propre au parcours de vie de leur auteur. Ce blog présente une sélection succincte de ces écrits.



Carton d'invitation de l'exposition Raoul Paimpon // Hervé Perdriolle, Centre d'Art Contemporain de Basse-Normandie, 2001.

Après avoir vécu trois ans en Inde, le retour en France, en mai 1999, fut particulièrement difficile. Il me fallait reprendre de nombreux contacts et faire connaître le travail de recherche que j'avais mené sur l'art tribal indien : un nouveau challenge, un de plus ! Un de trop ?
De manière générale ces reprises de contacts étaient particulièrement agréables. L'originalité de mon parcours professionnel hors normes continuait de susciter une réelle sympathie. Cependant rien de bien concret ne se dégageait de toutes ces rencontres hormis quelques missions pour Pierre-Jean Galdin et Jean-Hubert Martin ainsi qu'un formidable projet d'exposition avec Richard Long et l'un des mes artistes tribal indien préféré, Jivya Soma Mashe. Je passais ainsi plusieurs mois sans un seul appel téléphonique, sans une lettre.
Après plus de 18 mois au RMI, dans une solitude extrême, j'écrivais à toutes les directions régionales des Affaires Culturelles de France et de Navarre afin de me rappeler à leur bon souvenir et solliciter un emploi. Toutes les réponses furent quasiment négatives, bien que parfois très chaleureuses et encourageantes. Mais j'avais au moins le plaisir d'aller à ma boîte aux lettres et d'y trouver, presque quotidiennement, du courrier. Chaque jour je me rendais de plus en plus compte que, si un parcours singulier séduit, attire le respect, il vous maintient fatalement hors du système. Si je voulais survivre, il me fallait réagir. Le suicide de
Bernard Lamarche-Vadel précipitât ma réaction en lui donnant un sens, celui de la fronde. Puisque tout est publicité, il fallait que je prenne la liberté de faire ma propre publicité.
Hervé Perdriolle, votre Raoul.


« De nos jours, grâce à la génétique, nous savons que sur terre nous sommes tous Brésiliens : des métisses ». Cette phrase de Tunga, l’un des artistes contemporains brésiliens les plus éloquents, vient en écho à la quête de Claude Levi Strauss dans son livre Tristes Tropiques, celle d’un ethnologue au cœur de l’Amazonie à la recherche éperdue de la tribu vierge de tout contact. Tristes tropiques nous révèlent, page après page, que le métissage existe depuis la nuit des temps.

L’histoire culturelle du Brésil est une histoire de métissage, d’anthropophagie sexuelle, comme s’amuse à le dire Ernesto Neto, en écho au manifeste de l’anthropophagie culturelle d’Oswaldo de Andrade, manifeste fondateur du modernisme brésilien publié en 1928. Une autre métaphore nourricière : « Dieu mange en cachette, et le diable court partout lécher les plats » (Diadorim de Joào Guimaràes Rosa), suggère l'autre versant culturel fort, celui de la gémellité allégorique du bien et du mal, qui anime, de Jorge Amado à Glauber Rocha, le Brésil du vingtième siècle.

Loin de tout exotisme, les artistes présentés au cours de ces Rencontres Parallèles Brésil // Brésils, illustrent en partie la diversité des composantes culturelles qui caractérise ce pays. Ils évoquent, tour à tour et chacun de manière résolument contemporaine et personnelle, les Indiens d’Amazonie, la colonisation, le tropicalisme, le modernisme, l’engagement culturel, social et politique, la nature et l’urbanisation, …

Rencontre parallèle, celle d’Hélio Oiticica et de Daniel Buren. Hélio Oiticica est considéré comme l’un des pionniers de l’art contemporain au Brésil. Hélio Oiticica est né en 1937 à Rio de Janeiro. Daniel Buren est né en 1938 à Boulogne sur Seine. La rencontre est fictive. Parallèle, elle tient de la fiction. Deux œuvres majeures, deux continents et la modernité.
Hélio Oiticica est décédé en 1980. Daniel Buren lui rend hommage en créant spécialement pour ces Rencontres Parallèles Brésil // Brésils une structure cabane accueillant la projection des rares films réalisés par Hélio Oiticica, témoignages de son œuvre célébrant les ébats du modernisme et du tropicalisme.

Hervé Perdriolle, directeur artistique (projet d'éditorial pour les Rencontres Parallèles 2005).



h pour lsd
13 sept
Amour, j’ai un terrible problème avec toi ! Une forme de jalousie apparemment incurable, de moins en moins présente mais qui ressurgit parfois avec une violence rare ! Je n’ai quasiment pas dormi cette nuit où tu étais invitée au concert. Je t’ai imagine éloignant tes enfants, les confiant a un parent proche afin d’avoir champ libre, afin de saisir toute opportunité de refaire l’amour avec ton ex amoureux, de t’envoyer en l’air avec le premier venu, le plus bandant, pour jouir enfin jouir ! Transfert évident d’un manque, d’un traumatisme. Je me suis branlé en regardant des vidéos de party ou une nana se faisait prendre en backstage par plusieurs hommes !!! J’ai tremblé toute cette matinée jusqu’au moment ou je t’ai appelé et que ta présence et le timbre de ta voix ma apaisé. Folie, je suis fou ! Fou de toi, j’aurais tellement aimé avoir une vie avec toi, vivre avec toi ! Est-ce vraiment ça ? Pour atteindre ce degré de délire jamais connu jusqu'à ce jour, jusqu'à toi, jusqu'à nous ! Ou est-ce que je ne fais que transférer mes angoisses sur toi ? Je n’en sais rien, mais je le pense parfois, souvent. T’oublierais-je aussi tôt si une autre femme me donnait tout cet amour dont j’ai un tel besoin immédiat, impulsif, irraisonnable. Si je pouvais jouir et effacer cet affront, ce refus que tu m’as infligé, est ce que dans cette envolée de sperme je noierais ton image ? J’en suis souvent à souhaiter que tu sois avec quelqu’un d’autre pour être obliger de t’oublier, d’hypothéquer, temporairement, définitivement, notre amour, mon amour pour toi !!!
C’est aussi la première fois que j’ai à vivre sans animal de compagnie, peut-être devrais-je faire comme mon fils et prendre un chat ?
Tu ne penses qu’à ton cul et le mien t’indiffère alors que, moi, je ne pense qu’au tien !
Il faudrait que j’ai le courage ne plus te voir pour me reconstruire, et ce courage, dans mon temps présent, est des plus inaccessibles. Je t’ai dans la peau et ça fait mal, terriblement mal !
Pour toi, cette rupture semble plus facile. Tu as tournée la page et tu te sais encore aimée. J’ai rejoint le Panthéon de ta collection. Tout comme tu m’as écrit t’être peu livrée au début de notre relation pour garder le mystère, pour être désirée, tu pars la première et au moment opportun pour que l’on te désire encore. Et ce désir semble te suffire pour te nourrir jusqu’au prochain amant, jusqu’à ta prochaine proie. Ma sublime mente religieuse !
Voilà, en lisant ces lignes tu peux te rendre compte à quel point par moments, rares heureusement, mais à quel point parfois encore je vais mal. Il faut que je te dise adieu, que je ne te vois plus, que je ne t’appelle plus, que je t’oublie après avoir tout essayé pour que, toi, tu ne m’oublies pas. Je t’aime L, H

15 sept
Chaque fois que je te quitte j'ai le sentiment que tu reviens un peu vers moi. J’aurais du te quitter le premier pour ne pas te perdre ! H



Durant l'installation de l'exposition "Figuration Libre, France-USA", Robert Combas, furieux, était entrain d'invectiver Keith Haring. L'un ne parlant que le français et l'autre que l'anglais, j'essayais de comprendre ce qui n'allait pas. Keith était tout simplement en train de dessiner un personnage à l'entrée de l'exposition ressemblant à s'y méprendre à un de ceux de Combas. Combas, déjà exaspéré par l'hégémonie américaine, culturelle et commerciale, était fou de rage n'y voyant que simple plagiat alors qu'il s'agissait là de l'hommage d'un artiste américain au talent d'un artiste français.
(notes prise au cours du montage de l’exposition Figuration Libre, France//USA, ARC, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1984)



Rien ne résume mieux les arts modestes que ces propos de Rimbaud extraits d'Une saison en enfer: "J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, roman de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs." Les arts modestes sont la manifestation du rapport affectif qui unit, créateurs et foules anonymes, autour de l'objet inanimé. C'est ce rapport affectif qui définit, entre autres, les arts modestes et donne une âme à l'objet.



Art populaire ! L'insulte. Mais quelle haine avons-nous de ce qui est populaire ? Sommes-nous si singulier ? Le mot populaire est si mal vu qu'il m'a même fallu le supprimer du titre de ma première exposition sur l'Inde.



L'art modeste s'inscrit dans le prolongement de la figuration libre franco-américaine. Anticipant sur la fin des idéologies, la figuration libre a été et sera perçue comme le plus grand mouvement artistique du vingtième siècle, l'un des plus grands mouvements de l'histoire de l'art. Libre de tout dogme, les figurants de la figuration libre ont affranchi l'art de l'hégémonie de toute doctrine. Art majeur, art mineur, art singulier, art brut, art hors norme, art primitif et populaire, art rural et citadin, occidental et non occidental, avec la figuration libre toutes les formes d'art ont enfin le droit de cité, d'exister, de se côtoyer, d'être apprécier et célébrer en un même lieu, dans le même espace temps: loin de tout ghetto. A l'histoire des peuples succèdent l'histoire des individus, l'histoire de l'homme retrouvé. Avec les arts modestes, l'histoire des peuples et l'histoire des individus s'associent. Osmose de l'acte créatif et de la mémoire collective, de l'expression personnelle et de l'archétype culturel.
En dehors de sa caractéristique culturel propre, la célébration des objets qui ont une âme modeste, l'art modeste se doit d'être aussi une passerelle entre les diverses formes d'art, sans frontière de genre et d'origine. Cette activité doit certes rester secondaire, minoritaire, mais elle est le gage de sa liberté, sans quoi l'art modeste ne serait qu'un ghetto de plus où les seules discussions amèneraient à tergiverser sur l'homologation de tel ou tel objet comme appartenant ou non à l'art modeste. Certaines passerelles jetées par les arts modestes sur les multiples affluents de la culture prêteront à confusion, susciteront la perplexité voir le rejet. Ces confusions perplexités et rejets, seront les lettres de noblesse de l'art modeste, mises en scène de l'apparente antinomie textuelle de cette union entre l'art et la modestie.

L'art modeste peut ainsi et aussi faire peur. Cet art modeste qui s'impose aujourd'hui à nous, dont certains devraient craindre une expansion internationale légitime, ne se contentera pas de jouer le rôle de brocanteur. Le braconnage est son mode d'expression. Tel Robin des bois, l'art modeste braconne sur les terres qui ne lui appartient pas, celles de l'art contemporain, de l'art brut, de l'art singulier, de l'art populaire ou encore de l'art primitif. Il braconne forcément puisque aucune terre ne lui appartient, puisqu'il n'est pas propriétaire des arts qu'il nous montre, et ne veut surtout pas l'être. L'art modeste redistribue l'art, toutes les formes d'art, à ceux qui n'en ont pas, à ceux qui en n'ont pas l'accès.



Bazooka Un regard moderne

"Faire l'amour n'est pas moderne,
pourtant c'est encore ce que j'aime le mieux."
Francis Picabia

Un Regard Moderne, n°0, janvier 1978, de courts textes, comme des sentences, austère comme des dépêches d’agence de presse, ponctuent les pleines pages illustrées de ce numéro 0 :

« Monaco, conférence des nations unies sur l’environnement. Les océanographes de 17 pays font l’inventaire de ce qui est perdu et de ce que l’on peut encore sauver. La taille des poissons diminue. Les anchois et les sardines prolifèrent anormalement. »

« La Grande-Bretagne condamnée par la cour européenne des droits de l’homme pour violence et torture en Irlande. »

« Giscard en Côte d’Ivoire acclamé à son arrivée par un million d’ivoiriens. Le président Houphouët-Boigny lui dit, si l’on peut obliger les gens à applaudir, on ne peut jamais les forcer à sourire. Contrats commerciaux entre les deux pays. Vous avez la matière grise, nous avons la matière première. »

« Espionnage. L’Otan, inquiet, affirme : les soviets se sont lancés dans la fabrication de trois à quatre cents missiles nucléaires, du type SS-X-20 le plus récent, pour les pointer vers l’Europe de l’Ouest. »

« No futur, no feeling pour les Sex Pistol qui se sépare après avoir été le plus grand groupe de la new wave. »

« Reçu par Jean-Paul VI, Moshe Dayan s’est dit satisfait de l’entretien qu’il a eu avec le chef de l’église. J’ai été agréablement surpris de constater que la position du souverain pontife au sujet des lieux saints de Jérusalem n’est pas du tout éloignée de la nôtre. Le Pape veut qu’ils aient un statut spécial, nous aussi. »

« Tourisme en Chine pour Monsieur et Madame Barre, mais aussi rencontre avec le n°1 chinois, Hua Kuo Feng. Importants accords commerciaux de coopération techniques et scientifiques. La France pourrait bien fournir la Chine en centrale nucléaire. »

« Phnom-Penh, ville fantôme, ont déclarés 3 ambassadeurs des pays nordiques à leur retour d’un voyage officiel au Cambodge. Les rues de la capitale sont cultivées par des équipes de travailleurs qui repartent le soir en camions pour la campagne. Les billets de banque de l’ancien régime traînent dans les caniveaux. »

« Chute du satellite nucléaire Cosmos 954 dans la région du lac des Esclaves au Canada, risque de contamination. »

« L’ancien maire de Barcelone, Joacquin Viola Sauret, a explosé à son domicile à cause d’une bombe placée sur sa poitrine par quatre jeunes terroristes. Sa femme est, elle aussi, tuer par le souffle de la bombe. »

« Nous sommes humains, notre avenir sera moderne » titre sur une double page Bazooka dans Un Regard Moderne n°3, mai 1978.

Un Regard Moderne. Moderne ? Que de questionnements sur et autour de la modernité. Moderne ou post-moderne, contemporain ? Ici, la modernité nous frappe de plein fouet, nous rattrape, nous saisit à la gorge.

1978 – 2005, seuls les noms changent, l’actualité semble toujours la même.
Condamné à la modernité, comme à un état de fait, à une réalité, celle de la condition humaine et de son cortège d’incohérences, de souffrances, de folies.

« La philosophie antique nous apprenait à accepter notre mort. La philosophie moderne, la mort des autres. » Michel Foucault

Comment échapper à la modernité ? Peut-être en s’inspirant de cette citation de Georges Bernanos : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ».

Citations assemblées par Hervé Perdriolle, 2005




h pour lsd
4 nov
Si pour toi nos corps sont plus le temple, si tu n’as plus rien à m’offrir, de presents, d’amour… de tendresse et d’affection, mots qui n’ont pas le même sens pour nous… j’en ai un tel besoin que je ne peux croiser ton regard sans m’y noyer, t’effleurer sans te désirer, marcher à tes côtés sans envies de toi, gazelle, tigresse, merveilleuse aimante… le plus dur, atroce, c’est que je perçois la même résonance chez toi et que, cet écho, tu ne l’entends pas, tu ne veux pas l’entendre, tu t’y refuses… je reste entièrement tendu vers toi, accroc à ton cœur à ton corps, à toi… j’ai ce besoin immense de partage, de communion, d’offrande… je ne peux rester dans la spéculation, dans la réflexion, dans la perplexité, dans l’attente quand il nous reste tant, sans « notion du temps aucune », tant de choses exquises à s’offrir, je ne peux vivre dans la souffrance de cette attente pour moi absurde, figée par des interrogations qui n’ont rien à voir avec la vie, avec le vivre. Vivre oui, mais ivre ! Ivre d’amour, de caresse, de tendresse. Je ne peux dissocier le corps de l’esprit. L’amour est un tout, et ce tout tu l’as perdu, par spéculation, par interrogation, par doute. Toutes ces questions, je les ai autant que toi mais je refuse qu’elles entravent ce que mon corps me dit quand nos doigts s’effleurent, quand nos regards se croisent et plongent au plus profond de nous… Le corps est le temple, l’esprit la prison.
………………
Au lieu de donner ta tete a un psy, donne moi ton corps, cela te coutera rien et le resultat est garanti ! Bonne nuit vilaine tigresse

5 nov.
Amour, j’ai cru que ton corps allait retrouver la raison, je me suis trompe ou je n’en ai rien su, mon corps, ma tête, ne l’ont pas significativement su. Ces aller sans retour me laissent dans un état de délabrement total. Je ne peux ni ne doit me mettre autant en danger. Tu connais mon intérêt pour les régimes matriarcaux et je me suis plié avec plaisir à ta culture, ta façon d’être, de penser et d’agir. C’est fini. Je reprends la direction de notre radeau en perdition, seul maître à bord. Un peu de machisme fera du bien. Des couilles de taureau ! Si tu reviens vers moi ce sera selon mes conditions. Si ton corps a envie du mien, qu’il m’attrape par la queue ! On les laissera s’exprimer, dire ce qu’ils ont à se dire, et on verra alors si nos esprits comprennent encore ce langage, ce dialecte. Voila, en ce moment d’hommage a Levi Strauss, je ferais d’avantage confiance à la part sauvage de l’être qu’a sa soit disante civilité, à sa spontanéité qu’a son intelligence, à sa part perdue qu’à celle trouvée.
Embrasse de ma part l’animal qui dort en toi, h.



Ben « Je »

Ben fait partie de cette génération d’artistes, comme celle du Living Theatre, qui pense, encore et toujours, que le monde peut-être différent, plus humain, plus généreux, plus respectueux de l’identité culturelle de chacun. Comme Joseph Beuys, il fait partie aussi de ces artistes qui replacent l’activité artistique au centre de l’activité humaine. Le « Je » de Ben dérange. « Tous egos » est une de ses œuvres à la fois déclaration de guerre et d’amour. Farouchement politiquement incorrecte, l’œuvre de Ben est profondément ambiguë, en cela elle est profondément humaine. Le “Je” résiste aux “nous, vous, ils, eux,...”, à cette dissolution de la responsabilité, drame pathétique des démocraties modernes, à cette apathie du discours, de la prise de parole, du plaisir de débattre. Ce “Je” s’oppose au silence consensuel, celui de la résignation.
HP 2004




Le cœur de l'art modeste bat au rythme de l'affection que nous avons pour certains objets. Inanimés, la plupart des objets le sont. Fonctionnel, utilitaire, la majorité des objets ne sont que de simples esclaves, féodés à nos bonnes volontés. Abandonnées, oubliées ils s'affranchissent, imposent leur révolte, encombrent, gênent, polluent, affichant envers nous ce même mépris qui fut le nôtre envers eux. Les objets réunis dans ce musée vivent de notre tendresse pour eux.
Notes à propos du musée des arts modestes, 2OO1



Chef d’œuvre

Le chef-d’œuvre fut bien souvent à travers l’hisoire de l’art le trait d’union entre l’artiste et le public, entre les initiés et les non initiés. La notion de chef d’œuvre fut petit à petit déboulonnée de son socle par les avant-gardes succesives, puis jetée à bas telle la statue d’un dictateur. Peut-être est-il aujourd’hui le chaînon manquant ?




Cher Jean-Hubert Martin,

Souhaitant prolonger l’expérience exceptionnelle que fut cette rencontre parallèle entre Jivya Soma Mashe et Richard Long, je suis entrain d’en imaginer la suite.

Comme dans l’édition où existe un esprit de collection, je pense à Terres Humaines, je souhaite envisager une série d’expositions s’inscrivant dans cet esprit de collection. Celle-ci pourrait s’appeler, paraphrasant Claude Levi-Strauss : Adieu sauvages ! Adieu voyages !




Cher Pierre Alechinsky,

J’ai eu le plaisir d’organiser récemment deux expositions (Museum Kunst Palast, de Dusseldorf en 2003 et Padiglione d’Arte Contemporanea de Milan en 2004) dont le but était de créer un dialogue entre l’œuvre de Richard Long et celle de Jivya Soma Mashe, l’un des artistes vivants les plus renommés de l’art tribal indien.
Vous trouverez ci-joint le catalogue de l’exposition de Milan.

Je souhaiterais envisager avec vous la possibilité d’organiser une autre exposition dont le dessein serait de faire dialoguer votre œuvre avec celle de Jivya Soma Mashe.

La rencontre entre Richard Long et Jivya Soma Mashe s’est construite autour de la relation étroite à la nature que développent ces deux artistes. Le dialogue que j’entrevois entre votre œuvre et celle de Jivya Soma Mashe, prolongeant cette relation privilégiée à la nature, serait tout particulièrement celui d’un éloge du mouvement.

Comme vous pourrez le découvrir à travers les œuvres reproduites dans ce catalogue, Jivya Soma Mashe n’utilisant pas la perspective, inconnue dans sa communauté, construit ses œuvres selon des plans séquences. Les formes centrales, cercles ou carrés, font parties de son langage pictural. Le mouvement, archétype de la culture en Inde symbolisé par la roue de la vie, y est omniprésent. Omniprésence que l’on perçoit tant dans les fonds, obtenus à partir d’un jus de bouse de vache, dans l’organisation de la peinture, que dans chaque détail.
Plan séquence, forme centrale et mouvement, autant de constances que l’on retrouve dans votre œuvre et qui, je le crois, pourraient faire l’objet d’un magnifique dialogue entre deux artistes aux cultures forts différentes. Constance de forme dans la différence de style, saluant notre appartenance au même monde.

Espérant que ce projet retienne votre attention et pouvoir prochainement en discuter avec vous, bien cordialement,

Hervé Perdriolle




« Finalement, je reste convaincu que les grandes oeuvres sont celles qui sont capables de séduire à la fois les esprits raffinés et les imbéciles. Pas facile. C'est pour celà qu'il y a peu d'élus et, en vérité, peu de candiadats.

Certains tentent de flirter avec l'élité, d'autres de "trouver une communication avec le tissu social", de "parler au plus grand nombre". Mais les candidat aux deux à la fois sont rares. Warhol y arrivait trés bien. "

Bertrand Lavier





En 1985, à l'occasion de la candidature de Paris pour les Jeux Olympiques de 1992, j'essaie d'associer à nouveau les arts à cette incomparable manifestation. Pour ce faire et après avoir pris contact avec les Ministères concernés et la Mairie de Paris, je constitue un comité de soutien composé d'anciens champions olympiques. Malheureusement, la candidature de Paris ne fut pas retenue et ce projet en resta là. Souvenir de cette période, la rencontre avec Sylvia Agid illustrée par une merveilleuse correspondance toujours agrémentée de dessins pleins d'humour. Mère d'olivier Agid, amie intime de Romain Gary et de Jean Seberg, Sylvia Agid acceptât spontanément de faire partie de mon comité de soutien. Sylvia Agid, née en 1908 en Suède, participât à Goteborg, en 1926, aux premières Olympiades ouvertes aux femmes. Après une carrière sportive intense, elle travaillât comme designer pour les plus grands joailliers avant de prendre la nationalité française en 1940. Récemment, je découvrais le catalogue de l'exposition "World Cultures and Modern Art" accompagnant la vingtième Olympiade en 1972 à Munich. Illustration parfaite, à l'instar de l'exposition "Les magiciens de la terre", de cette approche universelle de l'art qui devrait être associée à chaque Olympiade.





Ecrire, le salaire de la peur ! écrire !

Ecrire 1
Ecrire, j’écris peu, seulement quand il y a urgence, quand j’en ressens le besoin, la nécessité, quand l’écriture n’est plus refoulé par le manque d’expérience, de savoir faire, de savoir écrire. Ecrire, oui, mais peu. Le peu m’intéresse. Je supporte de moins en besoin cette abondance qui nous envahit.


Ecrire 2
Écrire sur cette série d'oeuvres d'Yvonne Guegan et de Roger Dautais est un devoir, celui de saluer la qualité rare de ces oeuvres par delà tout clivage idéologique, chapelle, clan. Le respect est l'une des qualités humaines en voie de raréfaction, pour ne pas dire, de disparition. Le respect n'est pas synonyme d'adhésion, l'on peut par exemple respecter un adversaire politique sans pourtant adhérer pleinement à ses idées, mieux encore, ce respect pour un adversaire peut dépasser de loin celui que l'on peut ressentir pour un de ses proches, pour un membre du même parti que soit. Le respect dépasse l'instinct de propriété, l'instinct de clan, il n'appartient à personne, il est là, serein. Respect, le dictionnaire des synonymes se révèlent particulièrement bavard, riche d'exemples : respect / égard : considération, déférence, ménagement, attention, révérence, politesse; respect / considération : attention, étude, examen, observation, réflexion, remarque, circonspection, tact, autorité, crédit, déférence, égard, estime, faveur, grâce, honneur, renommée, ..., le pendule, le dictionnaire des synonymes, s'anime sûre d'avoir trouver là une source, de l'eau, de la fraîcheur, de la vie, une oasis. J'ai pour cette série de dessins d'Yvonne Guegan et cette "marche dans le paysage" de Roger Dautais un profond respect.
Que l'on soit obligé de prendre tant de précaution pour dire, lorsque l'on appartient au "milieu" de l'art contemporain, son estime à des artistes, qui ne sont pas du même monde est suffisamment significatif pour que l'on s'interroge. /…………………………./ Et le silence qui suit cette interrogation, même personnelle, en dit long. /…………..………/ Après s'être entrouvert au reste du monde et avoir admis que l'art contemporain n'existait pas qu'en Occident, après avoir tolérer de temps à autre la présence d'auteurs d'art brut ou d'art singulier, après avoir enfin accepter de relativiser l'hégémonie d'une idéologie ou nouveauté serait synonyme de progrès, l'art devrait enfin se défaire de cet adjectif : contemporain dont l'usage exclusif par certains artistes au dépens d'autres tient du révisionnisme.


Bernard Lamarche-Vadel organise en juin 1981, dans son loft parisien, une exposition intitulée « finir en beauté ». Cette exposition regroupe de tout jeunes artistes : Alberola, Blais, Blanchard, Boisrond, Combas, Di Rosa, Maurige et Viollet. Comme l’indique son nom, l’enjeu de cette exposition n’est nullement de mettre en scène une nouvelle machine de guerre, une nouvelle avant-garde, de fédérer un groupe, mais bien de finir en beauté une époque. En octobre 1981, je loue un lieux off, juste derrière le Centre Pompidou, l’Espace des Blancs Manteaux, afin de resserrer l’attention sur le travail de Blanchard, Boisrond, Combas, Di Rosa et Viollet. Cette exposition a pour but, cette fois-ci, de montrer l’homogénéité d’un groupe d’artistes. Par amitié et allégeance pour Bernard Lamarche-Vadel, cette exposition se tenant juste trois mois après la sienne, son titre est la simple traduction anglaise de finir en beauté. Pour les mêmes raisons, je lui demande tout naturellement de nous écrire un texte. Celui-ci, une simple page dactylographiée, photocopiée et distribuée sur le lieu d’exposition, reste une énigme littéraire où B.L.-V. fait l’éloge des kangourous. Ne connaissant directement aucun des acteurs principaux de la scène artistique, c’est sans aucun complexe que j’invite chacun d’entre eux à nous rendre visite. Une fiche retrouvée récemment dans mes archives note la venue d’Adriano Altamira, Demetrio Paparoni, Alexis Kushka, Holly Solomon, Suzanne Pagé, Jean-Hubert Martin, Pascal Payen, Chantal Crousel, Laage-Salomon, Farideh Cadot, Pierre Nahon, Baudoin Lebon et Yvon Lambert. Pierre Nahon achetât directement 12 œuvres et Yvon Lambert proposât aussitôt une exposition personnelle à Rémi Blanchard. A l’issue de cette exposition dont j’avais payé moi-même tous les frais, il était convenu que chaque artiste me donnerait en contre partie une œuvre. Tous le firent, comme en témoigne certaines des oeuvres ici exposées, sauf, bien entendu, Robert Combas. Robert, si tu me lis !




"Il y a, en tauromachie, un geste très beau. C'est quand l'homme s'avance, seul, au-devant du taureau immobile, le provoque, lui offre sa poitrine, frappe du pied pour l'appeler. De même dans la vie, il faut avoir, ne fût-ce qu'une fois, provoqué le destin, il faut avoir tout offert, tout risqué, pour recevoir en récompense de grands biens et le don d'une immense liberté dans cette vie qui a été jouée…"

Henry de Montherlant, "Les Nouvelles littéraires", 1926




Faire tapisserie

Il y a t’il un art contemporain politiquement engagé ? La question se pose. Le marché de l’art dicte t’il ses propres lois ? La question ne se pose pas. Il y a t’il d’autres voix que celle du marché de l’art ? La question est tendancieuse. De partout à travers le monde s’esquissent de nouvelles attitudes, de nouvelles familles que le web, la toile, rapproche. Des artistes engagés, il ne s’agit plus d’engagements unilatéraux mais protéiformes. Des artistes qui ont comme point commun d’œuvrer pour un autre monde. Ne plus vouloir refaire le monde, c’est, pour reprendre une expression liée au marché de l’immobilier, aux agences de location, se contenter de le « rafraichir ». A défaut de vouloir le changer, on repeind les murs, on changent les tapisseries, on déplace les meubles.




Engagé depuis le premier jour avec une ferveur aussi fébrile que sensible, auprès de la majorité des artistes présentés ici, Hervé Perdriolle offre un profil très symptomatique d’une nouvelle génération de critique français dont l’ardeur en fait des « agents » à hauts riques, omniprésents sur tous les fronts de la création et liés de la façon la plus existentielle aux artistes défendus ; sa conviction aussi totalement romantique que vaguement kamikase, étrangement nous rassura.
Hervé Perdriolle fait partie de ces jeunes critiques pour qui le travail n’est pas dissociable d’un engagement vital.

Suzanne Pagé, in catalogue 5/5, Figuration Libre, France/USA, ARC Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, déc.84-fév.85.




Cher Jean-Hubert Martin,

Tout en avançant sur notre projet d’exposition « Richard Long / Jivya Soma Mashe » avec Mattijs Visser, je me permets de vous proposer l’un de mes derniers concepts d’exposition.
Ce projet est né à la suite d’une conférence que j’avais à faire sur « le triomphe de l’art américain ». L’association des deux œuvres, que je me suis permis de mixer et de mettre en couverture de ce dossier, s’est imposée comme s’il s’agissait là d’une image subliminale résumant à elle seule le sujet que j’avais à traiter. Mon souhait est simplement d’associer dans un même lieu une série d’œuvres de Georges Catlin et de Mark Rothko. Et par une scénographie aussi simple que pertinente, laisser, en toute liberté et discrétion, émerger dans nos esprits migrateurs cette image subliminale magnifique. Si magnifique et si éloquente qu’elle pourrait devenir, par la grâce de cette exposition, simplement l’une des nouvelles icônes emblématiques de l’art américain.

Dans l’attente de vos réactions concernant ce nouveau projet,

Amicalement,



Georges Catlin / Mark Rothko

Les peintures de paix de Rothko imprègnent notre conscience comme les peintures de guerre et d’apparat des Indiens, peints par Catlin, habitent les corps et convoquent les esprits.


On aurait pu penser, qu’après les « magiciens de la terre », exposition hier controversée et aujourd’hui célébrée, l’art contemporain allait s’ouvrir sur les formes d’expressions contemporaines non occidentales issues de cultures aux origines les plus diverses et, plus particulièrement, c’était l’un des enjeux de cette exposition, celles n’ayant aucun lien, ou très peu, avec l’histoire de l’art occidentale.
Il n’en est rien ou presque. Dans le circuit de l’art contemporain, les expositions qui présentent les œuvres d’artistes issus de ces cultures non-colonisés se comptent sur les doigts de la main. Je ne parle pas ici de cette ouverture de l’art contemporain à des pays non occidentaux, la Chine en tête, faite à des artistes, pour la grande majorité, ayant acceptés, intégrés et assimilés lescodes de l’art contemporain occidental. Je parle des autres, ceux qui étaient au cœur de l’enjeu de cette exposition que chacun s’accorde aujourd’hui a considéré comme historique.
Le manque de discernement, pourtant évident, entre la part folklorique et la part de créativité personnelle semble être le reproche le plus souvent adressé à ces artistes inclassables et délaissés.
En contre-point, personne ne s’interroge sur la dimension folklorique de l’art contemporain occidental. La science des traditions et des usages, définition du mot folklore, y est pourtant fortement codifiée et la part créative de chacun, le plus souvent, réduite à d’infimes déplacements.
Nicolas Bourriaud évoquait dans Beaux Arts Magazine « les incantations sur le dialogue mondial des cultures, qui pourraient tourner à la cacophonie si on les prenait au mot ». Ne pourrait-on pas penser, en contre-poids équitable, que l’art contemporain souffre de bégayement ? Nul doute, je préfère la polyphonie des cacophonies !

Qui sont ces artistes ? Deux exemples parmis tant d’autres.

Jivya Soma Mashe, âgé de 70 ans, est un artiste tribal de la tribu des Warli située en Inde, dans l’Etat du Maharastra, l’un des artistes tribaux indiens les plus estimés par les amateurs et professionnels s’intéressant à ces formes d’art transitoires entre tradition et modernité. Seul Jean-Hubert Martin m’a permis d’exposer ses œuvres en Allemagne (2003) et en Italie (2004), aucune autre proposition.

L’art populaire des femmes du Mithila (Etat du Bihar, Inde), Ganga Devi en est l’exemple le plus connu. Yves Véquaud, un Français, a, au début des années 70, étudié et rassemblé une des plus belles collections concernant cette forme d’art populaire, elle aussi transitoire, entre autres par l’introduction de nouveaux supports de travail comme le papier et la toile, entre tradition et modernité. Ce travail d’étude et cette collection, ont fait de ce français le référent pour tous les spécialistes internationaux et, de surcroît, Indien. Travail méconnu en France et collection exemplaire qui dort dans l’appartement d’Yves Véquaud.

Parce que transitoire entre tradition et modernité, ces artistes (loin d’annoncer le règne de la cacophonie car là aussi la qualité est rare) intéressent de moins en moins les ethnologues et sont délaissés par les acteurs de l’art contemporain.

L’art contemporain, tel qu’il nous est donné à voir aujourd’hui, est-il suffisamment captivant, en terme d’étonnements, et édifiant, en terme de connaissance, pour que nous ayons les moyens de sacrifier ces témoignages exemplaires et représentatifs de notre contemporanéité ?

Hervé Perdriolle, 26 octobre 2004, Le débat, ben-vautier.com




Moderne et primitif

La pictographie de la tribu Warli (Inde) est basée sur le rond, le triangle et le carré. Cette pictographie nous parle des temps les plus anciens où les formes naissaient de l'observation de la nature : le rond, de l'observation du soleil ou de la lune, le triangle de celle des arbres ou des montagnes aux cimes pointées vers le ciel. Seul le carré apparaît comme une création de l'homme et lui permet de s'approprier la nature en délimitant l'enclos sacré, la parcelle de terrain.

L'art moderne s'approprie l'art, comme l'homme primitif s'était approprié la nature. De Cézanne à Malevitch, en passant par Kandinsky, l'art moderne délaisse progressivement les formes nées de l'observation de la nature, puis, utilise le carré pour délimiter un espace purement mental, conceptuel.


Perdriolle le mariolle

En ce début des années 83/84, préparant l'exposition au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris "Figuration libre, France/USA", j'étais persuadé que l'avènement de la figuration libre, en général, et cette exposition, en particulier, étaient des événements aussi important que la révolution française, que la prise de la Bastille. J'avais complètement occulté cette correspondance avec le Ministère de la Défense que je retrouvais dans mes archives en préparant l'exposition "Raoul Paimpon". Dans cette correspondance, je sollicitais l'intervention de la Patrouille de France pour qu'elle survole le Musée d'Art Moderne le soir du vernissage de cette exposition "historique". De tels actes et de tels propos parmi tant d'autres, tous aussi lyriques, ne pouvaient laisser indifférent. A l'occasion de cette exposition et de la publication de mon livre/manifeste sur la figuration libre, Libération me consacrât une pleine page titrée : "Perdriolle le mariolle" et sous-titré, pour qualifier cet ouvrage : "Un sommet de la bêtise". Le point culminant de ce sommet de la bêtise était l'une des définitions que je
donnais de la figuration libre : "pratiquer une accumulation de faits incompréhensibles jusqu'à ce quenaisse la compréhension". Cette phrase était la seule dont je n'étais pas sûr d'être l'auteur. Mes multiples divagations ne me permettaient pas toujours de discerner l'emprunt de l'interprétation, l'interprétation de l'invention. Il me semblait cependant que cette phrase fétiche était en réalité la définition de la mise en scène selon Brecht ou Beckett. Brecht étant mort, j'écrivais à Beckett pour qu'il l'identifie. Le lendemain, par retour de courrier, je recevais une petite carte manuscrite de Samuel Beckett. Cette phrase n'était pas de lui et il s'excusait de ne pouvoir l'identifier. D'après mes notes retrouvées à l'occasion de la préparation de cette exposition, Brecht en serait l'auteur. Cela reste à établir. Quoiqu'il en soit, cette phrase est encore et toujours d'une beauté incomparable, une promesse de bonheur, de liberté, un hymne à l'intelligence spontanée, affranchie, un défi au pragmatisme et à son arrogant cortège d'idéologies péremptoires. Une phrase intemporelle, à mi-chemin entre monde naturel et artificiel, là où naissent de nouveaux champs d'investigations tels la bio-technologie ou la bio-informatique.




Blanch
ard "Chat perché"

Il faut absolument dire que
Rémi Blanchard était capable du meilleur comme du pire, sans quoi certaines personnes males intentionnées n’auront de cesse de nous ressortir le pire, et ce pire, pourrait alors cacher le meilleur. Le pire est présent dans l’œuvre de tout artiste, mais de manière générale il est mieux dissimulé. Oser parler du pire et du meilleur à propos de l’œuvre de Rémi Blanchard n’est pas difficile, car le meilleur s’impose ici sans contestation aucune. Que cette œuvre, si courte, affiche, avec l’indécence provocante de la liberté, le meilleur comme le pire témoigne d’un engagement sans calcul.
L’œuvre de Rémi est à l’image de l’homme, du jeune homme car Rémi est, pour toujours, resté jeune. Volage, semblable à l’un des nombreux oiseaux migrateurs qui jalonnent ces peintures. Oiseaux de nuits, aussi, qui semblent toujours dormir, dormir debout, en équilibre. Influençable Rémi , là aussi pour le meilleur comme pour le pire. Je me souviens de sa période Quai de Seine où l’amitié et l’art ne faisaient plus qu’un, déambulant la nuit avec son clan, ses amis, dans les rues de Paris muni de pochoirs métalliques en forme de chat, en tête ou en pied. Pochoirs de chat pour un travail de bombage, de graffiti, d’empreintes sur les murs. Chats se faufilant, se déplaçant sans bruit, capable de passer entre nos jambes sans même qu’on les remarque. Chat perdu. Ce fut de son chat disparu, qu’en premier Rémi me parlât le jour où il perdit toutes ses œuvres, archives et effets personnels dans l’incendie de son atelier. Chats aux regards perçants, puis, chats aux regards mi-clos. Drôle d’animal le chat, si pleinement (d’attitude et de physique) à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident, trait d’union domestique entre l’Orient et l’Occident. Influençable Rémi, comme cette autre période ou ses peintures étaient si proches de François Boisrond, presque du mimétisme, troublant. Influençable encore lorsque ses lectures de Rimbaud ou de Kerouac ressurgissent dans toute la magnificence de ses plus belles œuvres. Influençable toujours avec ses nombreux regards de femmes aux yeux bridés semblables à ceux de ses compagnes japonaises. Tous ses regards engloutis, ses regards sans regards. L’œil si plissé qu’il est impossible d’en voir la pupille.
Les plus belles toiles de Rémi Blanchard : en décrire juste quelques-unes.
« Dormir, la lune dans un œil et le soleil dans l’autre – D’après Paul Eluard » 1990, un aplat en dégradé, façon estampe, du rouge au rose, vif et tendre à la fois. Tendre la vie. Lignes claires, d’un geste limpide. Plumes peintes et vraies plumes collées. L’œil clos, assoupi, l’œil de l’empire levant représenté par une simple courbe. Non dessiné la courbe, la paupière, mais simplement figurée par une plume collée directement sur la toile. La beauté. Peinture synonyme de beauté, d’une aspiration en rêve éveillé à la beauté. L’on pense à Klimt, à Khnopff, aux symbolistes, mais plus encore, cette toile nous donne à voir Rémi Blanchard. Rémi dormant sur la table à tréteaux de l’atelier de Bernard Frize (Bernard avait invité Rémi, lors de son arrivée sur Paris, a partager son atelier). Rémi dormant, à même la table, entouré des peaux* de peintures de Bernard Frize, la lune dans un œil et le soleil dans l’autre. Autre toile de la même famille « Pleurs de plumes »…
« View from Russian Hill, San Francisco » 1990, une table, sur la table, un livre de poésie de Rimbaud dont on peut lire le titre « Une saison en enfer, Illumination », pourtant l’atmosphère de cette peinture est ouatée, feutrée. Étouffée ? A côté du livre, un vase. Sur ce vase, un visage. Au dos du livre, un visage. Au mur un tableau, sur ce tableau l’esquisse d’un visage. Au premier plan une femme de dos dont on ne peut voir le visage. Au regard de son dos et de sa chevelure noire de jais, l’on suppose qu’elle est asiatique. De chaque côté de la table, à gauche, à droite et au fond : canapés et fauteuil, confortables, accueillants, vides. Mur du fond encore, une grande fenêtre vitrée à l’américaine, les persiennes entrouvertes laissent apercevoir une vue panoramique et nocturne sur la baie de San Francisco. « Hommage à Kerouac, On the road » 1998.
« L’adieu aux saltimbanques » 1988, toile d’un style résolument naïf. Premier plan, un cheval et un cerf aux contours aussi résumés que peuvent l’être ceux de jouets pour enfants, on pense au poulain du chocolat Poulain. En second plan un homme nu, trait grossier –juste un contour- et simple aplat de couleur. L’homme nu semble saluer les saltimbanques qui partent au loin (alors qu’un oiseau vient se poser sur sa main tendue). Ceux-ci sont figurés par la seule présence de deux roulottes tirées chacune par un cheval. La manière de peindre, pour cette toile, est entre expressionnisme et symbolisme, nabis et naïf. Gauguin et le Douanier Rousseau ne sont pas loin. Éloge de la naïveté héroïque. Hommage homérique aux saltimbanques.
« Deux femmes aux lys », « Femme à l’oiseau bleu » et « Femme aux bouquets de roses », trois toiles de 1988, Matisse revisité par un Fernand Léger qui s’appellerait Rémi Blanchard, né en 1958, quelque part au Japon, près de Nantes, mort « sur la route » en 1993.

Hervé Perdriolle, février 2004.

* Bernard Frize, à cette époque, laissait ces pots de peinture ouverts plusieurs jours jusqu’à ce que la pellicule du dessus sèche suffisamment, jusqu’à ce que elles aient la texture, épaisseur et souplesse, de ce qu’auraient pu être des peaux de peinture. Puis, il prélevait ces peaux afin d’en faire peintures et sculptures.




A en croire les livres, ce fut un certain Marcel qui découvrit le premier filon. Ensuite ce fut comme une de ces fameuses ruées vers l’or. De plus en plus nombreux et venant de toutes parts, les artistes s’évertuaient à trouver une de ces fameuses idées, plus étincelante que le plus beau des diamants. Cependant, comme tout filon, celui-ci s’épuisait, l’or se réduisit en d’infimes petites poussières de lumière.
Plus celui-ci s’amenuisait jusqu’à n’être que des particules d’idées, plus celles-ci semblaient jouir d’un prestige incomparable et jamais égalé. Le paradoxe était si fort que jamais – de mémoire d’homme- des artistes gagnèrent autant d’argent tout en trouvant si peu.
De cet art là, n’émanât bientôt plus qu’un sentiment de tristesse qui sied si bien aux hommes lorsque ceux-ci ne veulent plus voir autre chose qu’une chose qui puisse être aisément nommée.

HP, extraits des Cahiers de l’Art Modeste n° 3


h pour lsd
Première journée sans toi (pour moi). Suis passé au Bon Marché, marcher sur tes pas, espace livre d’art, puis décoration, trois niveaux d’escalator dépouillés, magiques, révélant l’incroyable beauté de cet espace. Pense qu’il te va si bien, un écrin pour ta beauté, ton raffinement, ton juste équilibre entre intellectualisme et blingbling. Puis Grande Epicerie, toujours sur tes pas, respirer ton odeur, apercevoir fantasmagoriquement ta silhouette au détour et retour de ces étalages de produits dignes d’une caverne d’Ali Baba. Où sont les quarante voleurs ? Aie fait la queue plus d’une demi-heure au rayon boucherie !!! Impensable ! Simplement rester un peu plus encore dans ton univers… et la viande est bonne, j’en suis sur !
Pense que je pourrais être à Bonifacio avec toi, crois me souvenir que tes hôtes espéraient me voir la prochaine fois. Impossible, déménagement, emménagement, intérieur et extérieur, out of… Impossible !


Le 26 juin 2006

Cher Alain Reinaudo,

J’attire votre attention sur le fait qu’il serait important d’envisager au plus vite une exposition conséquente consacrée à l’œuvre de Raza, pionnier de l’art moderne indien et fondateur du Progressive Artist Group.

Né en Inde, en 1922, à Barbaria (Madhya Pradesh), Sayed Haider Raza vit et travaille en France depuis le début des années 1950. Il étudie à l'école nationale supérieure des beaux-arts de 1950 à 1953. Sa première exposition personnelle a lieu en 1958 à Paris, à la galerie Lara Vincy.

Sous l’impulsion du développement économique et culturel fulgurant que connaît actuellement l’Inde, l’œuvre de Raza se révèle magistralement, aux regards de ses contemporains, comme l’une des plus importantes de ces cinquante dernières années, comme l’attestent les records de vente que pulvérisent ses œuvres à New York, Londres et Paris.

Concevoir cette exposition mettant en regard des œuvres emblématiques de Raza et des œuvres représentatives de l’art moderne et contemporain indien issues, d’une part de sa collection personnelle et d’autre part d’autres collections privées et publiques, est un devoir, une marque de respect, d’individu à individu, de nation à nation, séduits, tour à tour, les uns et les autres, en un mouvement incessant, celui de la vie, celui de la culture.

Ce vieil homme, ce grand artiste et intellectuel qui ouvrit la porte de son atelier à tant de français, célèbre (Mme Mitterrand, Dominique de Villepin, ...) ou anonyme, avec la grâce d’un ambassadeur et la simplicité d’un gourou, aspire de toutes les forces qui lui restent à cette exposition, témoignage de son histoire d’amour avec la France qui, selon ses dires, lui a donné une de ses filles, sa femme (Janine Mongillat), et, son appétit, une curiosité insatiable, pour l’histoire de l’art.

Raza me confiait ces derniers jours qu’il ne se permettait plus d’avoir des projets à trop long terme, tant il sent ses forces l’abandonner, il est donc urgent d’être sensible à ses avances.

Dans l’attente de vos sentiments, bien cordialement,

Hervé Perdriolle



h pour lsd
Deuxième jour sans toi ! Me suis lavé avec ton savon patchouli, enduis mon corps de ton odeur. Ai repris contact avec un rendez-vous meetic annulé suite à l’un des tes aller-retour, je t’aime moi non plus, je t’aime un peu, beaucoup, à la … pas du tout, rabibochage débauchage. Elle s’appelle Myriam, Myriam R. Origine polonaise, blonde, yeux bleus. Elle revient de Saint Malo !!!... où elle a passé quelques jours…. « Je suis un chien, oui mais un chien de bonne volonté… et nous ne sommes pas contre le fait qu’on laisse venir à nous les chiennes puisqu’elles sont faites pour çà ! » Derrière ces paroles misogynes de Léo Ferré se cache un cœur parmi les plus beaux, les plus gros, les plus fragiles, celui de Léo, Léa... « Je ne sais plus si je t’aime, je ne te désire plus, je n’ai plus envie de faire l’amour avec toi… » Les paroles les plus dures que l’on puisse, pisse, dire à un homme, à un chien. L’homme est incapable de séparer sa bite de son âme, il est ainsi fait, grossier, brut de pomme dans laquelle je n’avais cesse de t’inviter à croquer. J’aime les serpents qui sifflent sur la tête de mon orientale, je déteste celui qui s’insinue dans ton esprit.


Résistance ?

Elle est là, elle existe, mais elle ne fait pas la une des journaux.

A cette absence de médiatisation il nous faut rapporter des exemples d’alternatives. En voici deux croisés au cours de cette année de préparation à notre Festival, les Rencontres Parallèles, dont l’édition 2005 est consacré au Brésil.

Monica Nador est née au Brésil en 1955. Ses œuvres sont visibles dans les principaux musées d’art contemporain du Brésil. Il s’agit principalement d’œuvres réalisées au cours des années 80 et 90, des peintures faisant référence à l’histoire de l’art et utilisant, comme pattern, certains signes identitaires des grandes figures de l’art abstrait américain ou encore, utilisant comme motifs, des mots d’ordre liés à l’expérience sensible de la jouissance esthétique – « plongez », « regardez », « volez », « imaginez », appliqués sur des surfaces monochromes et texturées.
A la fin des années 90, insatisfaite des modes de circulation et de réception de ses œuvres, Monica Nador « commence à développer un travail parallèle à celui de l’atelier, auprès de communautés des banlieues de quelques grandes villes du continent ou de l’arrière-pays brésilien.
Pourtant, il ne s’agit pas d’enseigner la peinture à ces communautés, mais de leur offrir à travers l’expérience conceptuelle et pratique de la peinture, de n’importe quelle forme de peinture les possibilités de sensibilisation et de transformation du sujet par l'expérience esthétique. /…/ Ce travail vise à mettre en mouvement les fondements de l’individu, le sujet critique, le citoyen, afin qu’il puisse percevoir et se mettre à la tête des processus d’homogénéisation, de massification et de contrôle qui organisent la société contemporaine. /…/ « Dans ces endroits, les gens, en général, viennent de la zone rurale et n’arrivent pas à conserver beaucoup de leurs valeurs quand elles se confrontent aux valeurs urbaines. » Face aux confrontations avec les espaces urbains, aux politiques du logement et aux chocs culturels, ils finissent confinés en « logements suburbains dépourvus de l’ancienne personnalité « paysanne » sans avoir, cependant, élaboré une réponse écologique et esthétique adéquate au nouveau contexte. »
L’atelier offert cherche à faire travailler les participants à la sauvegarde et à la revitalisation de leur répertoire culturel, les stimulant à des activités de restauration et de rénovation de l’environnement où ils habitent. Chacun est amené à choisir couleurs, motifs, ornements qui seront appliqués sur les façades et à l’intérieur des maisons, préalablement préparées et terminées. Le processus est très stimulant, et le seul fait de voir ces personnes aux prises avec des questions « abstraites », comme la question des racines, de l’identité culturelle, de leur représentation symbolique de la réalité, et des choses du même genre, » est pour Monica Nador une satisfaction personnelle qui dépasse de loin celle que pouvait lui procurer jusqu’alors le monde traditionnel de l’art contemporain. Depuis 2003, Monica Nador a installé son atelier au cœur d’une des favelas de Sao Paulo. Elle y travaille avec un groupe d’artistes et les habitants de la favela. Son engagement artistique est un acte de résistance.
(citations Ivo Mesquita, Parachute n°116)

Autre forme de résistance, celle de Franz Krajberg. Franz Krajcberg est né deux fois, la première en Pologne, en 1921, la seconde au Brésil, en 1964. Proche des Nouveaux Réalistes en France puis des artistes du Concrétisme au Brésil, Krajcberg va faire de son art un acte de résistance contre la déforestation de l’Amazonie. Juif Polonais, toute sa famille a péri durant l’Holocauste. Le moment ou, dans un documentaire qui lui est consacré, il met en parallèle son effroi devant les forêts en feu ou réduite en cendres et le souvenir latent de sa famille elle aussi réduite à l’état de « charbons de bois » est pour moi l’un des instants les plus édifiants de l’histoire de l’art : crime contre l’humanité, crime contre la nature : nature humaine ?

« Après des siècles de " tyrannie de l'objet " et sa culminance dans l'apothéose de l'aventure de l'objet comme langage synthétique de la société de consommation, l'art doute de sa justification matérielle. Il se dématérialise. Il se conceptualise. Les démarches conceptuelles de l'art contemporain n'ont de sens que si elles sont examinées à travers cette optique autocritique. L'art s'est lui même mis en position critique. Il s'interroge sur son immanence, sa nécessité, sa fonction. /…/ Nous vivons aujourd'hui deux sens de la nature. Celui ancestral du donné planétaire. Celui moderne de l'acquis industriel urbain. On peut opter pour l'un ou pour l'autre, nier l'un au profit de l'autre, l'important C'est que ces deux sens de la nature soient vécus et assumés dans l'intégrité de leur structure ontologique, dans la perspective d'une universalisation de la conscience perceptive. /…/ Le naturalisme comme discipline de la pensée et de la conscience perceptive est un programme ambitieux et exigeant, qui dépasse de loin les perspectives écologiques actuellement balbutiantes. Il s'agit de lutter beaucoup plus contre la pollution subjective que contre la pollution objective, la pollution des sens et du cerveau, beaucoup plus que celle de l'air ou de l'eau. »
Extraits du manifeste du Naturalisme Intégral, écrit sur le Rio Negro en 1978 par Pierre restany et cosigné par Baendereck et Krajcberg

« La nature amazonienne remet ma sensibilité d'homme moderne en question. Elle remet aussi en question l'échelle des valeurs esthétiques traditionnellement reconnues. Le chaos artistique actuel est la conclusion logique de l'évolution urbaine. Ici, (en Amazonie) nous sommes confrontés à un monde de formes et de vibrations, au mystère d'un changement continu. Nous devons savoir en tirer parti. Si Mondrian est passé de l'arbre au carré, il a à peine essayé une des possibilités de l'arbre. Maintenant, nous devons casser le carré pour retrouver l'arbre. »
Franz Krajcberg




Dans l’art, la modernité du primitivisme ne cesse de nous fasciner. Dans la vie, le primitivisme de notre modernité nous stupéfie !




En attendant G.

L'art est avant tout affaire de questions. Des sites rupestres à l'art des pyramides, de l'art sacré à l'art moderne et contemporain, l'histoire de l'art est le plus vaste ensemble de questions qui nous renseignent mieux sur l'histoire de l'humanité que toute "réponse" péremptoire. L'histoire de l'art est à la dimension de l'histoire de l'humanité : celle d'une suite de questions sans fin. De la qualité et de la diversité de ces questions dépendent la richesse et la pertinence de l’histoire de l’art. Dans cette confrontation, dialogue s'il en est, entre Richard Long et Jivya Soma Mashe il n'y a aucune réponse, seulement des questions. Un ensemble de questions aux origines les plus diverses.


Dialogue s'il en est ? Jivya Soma Mashe est issu de la tribu des Warli. Comme la plupart des membres de sa tribu, et malgré le succès et de nombreux voyages en Inde et à l'étranger, Jivya Soma Mashe parle encore et seulement le Warli, un dialecte qui ne s'écrit pas. Ayant eu une scolarité écourtée, j'ai appris l'anglais lorsque que j'habitais en Inde de 1996 à 1999. J'y ai appris l'anglais avec peu d'assiduité et une pratique limitée à mes voyages dans l'Inde profonde, celle des villages où la pratique de l'anglais est tout aussi répandue que réduite à un vocabulaire restreint. Richard Long parle juste quelques mots de Français. Chaque jour, durant une semaine, nous avons visité, en compagnie de Denise Hooker, plusieurs villages, rencontrés de nombreux warli, hommes, femmes, enfants et vieillards avec lesquels nous avons discuté, échangé quelques mots (chacun dans nos langues respectives) comme l'on peut échanger des offrandes, des cadeaux. Des langues et des dialectes, des mots et des phrases semblables à des objets, sans significations précises, pour les uns comme pour les autres. Des mots et des phrases comme des objets intimes : présents, chaleureux, simples. Combien de fois ais-je eu, de retour de voyages, l’impression d’avoir dialogué avec Jivya Soma Mashe tant ces mots que nous échangions comme des objets étaient animés d’une vie propre ? Combien de fois ais-je parlé à Richard pensant qu'il me comprenait systématiquement ? Il en n’était rien. Seule son éducation et sa politesse me laissaient croire, par de chaleureux acquiescement, qu'il me comprenait invariablement. Au détour d'incompréhensions totales ce subterfuge n'était plus possible. Nous étions alors comme deux personnes parlant un dialecte différent. Nous deux, trois avec Jivya Soma Mashe, et les Warli, étions comme les acteurs d'une pièce énigmatique. Esquissant une mimique à la Jacques Tati -dont l'admiration le pousse parfois à un certain mimétisme- et dans un français très british, Richard Long évoqua, à propos de nos curieux comportements linguistiques, "En attendant Godot" de Samuel Beckett.
Beckett, Tati, Long, Mashe, les Warli et leurs attitudes si spéciales, si retenues, discrètes et attentionnées, l'Inde : celle des "Adivasi" (nom donné par les Indiens pour désigner les populations tribales et signifiant littéralement "premiers habitants"), ce climat chaud et humide, ces paysages composés d'une multitude de petites parcelles de terrain (d'où l'origine du mot warli : "warla" qui signifie précisément "parcelle de terrain") où alternent terres brûlées par le soleil et rizières verdoyantes (grâce à une nappe phréatique généreusement irriguée par un vaste réseau de cours d'eau descendant des innombrables collines), ce relief révélant ostensiblement à travers une constellation de pierres (telle une pluie de météorites) son origine volcanique, les peintures de Jivya Soma Mashe et celles d'autres peintres Warli, les travaux in situ de Richard long, les nombreuses marches dans ces paysages, celle qui nous mena au sommet de la montagne sacrée (s'élevant face à la maison de Jivya Soma Mashe et dont le sommet ressemble formellement à un doigt pointé vers le ciel) ont été les éléments de décor de cette pièce sans dialogue, de cette histoire sans parole, qui s'est jouée en plein air dans le Thane District (Etat du Maharastra, Inde) du 29 janvier au 6 février 2003.

Hervé Perdriolle, 11 février 2003.

h pour lsd
Troisième jour, sept heures du matin. Prend plaisir à lire en mon lit « Belle du seigneur ». Qu’elle prose ! Recherche déjà la tienne sur le web. Je sais tout ce que je ne retrouverais pas ? Toi, et tout ce qui fait que tu es toi, singulière, unique.
Recherche la trace de ton rouge à pipe sur mes verres.
Recherche le regard des autres, des femmes surtout, plongeant dans le nôtre, nous dévisageant l’un et l’autre, l’un ou l’autre, si directement, sans pudeur aucune. Sentir notre amour si fort, si sauvage qu’il semblait distiller violement une odeur fauve, directement perceptible par tout autre male ou femelle en quête d’amour, en période de rut, ou simplement aimante. Animalité que la nôtre faisant, s’abandonnant, se donnant sans retour. Ne pas vouloir se laver après acte afin de conserver tous les effluves, sueur, sperme. Marcher ainsi, en corps nus, main dans la main, dans les rues de Paris à la recherche d’un vers.


L’art et l’argent… La presse artistique contemporaine accorde une place rédactionnelle sans précédente aux résultats des ventes aux enchères, aux envolés des prix, aux records sans cesse battus.
Parrallèlement, elle s’interroge inlassablement sur le peu de présence d’artistes français dans ce vaste jeu de Monopoly qu’est devenu la scène artistique internationale.
Le jeu de Monopoly inspiré d’un autre jeu, “The Landlord’s Game” (“Le Jeu du Propriétaire”) breveté en 1904, a séduit et séduit toujours en permettant de “faire fortune rapidement” et ce, malgré l’alternance de périodes de crise et de prospérité ! Ce jeu de société, le plus populaire au monde, a fait de Charles B. Darrow le premier inventeur de jeux au monde à être devenu millionnaire. Dans ce Monopoly qu’est actuellement le monde de l’art, les noms des rues ont été remplacés par ceux des artistes contemporains, et, comme de bien entendu, seul les détenteurs des règles de ce nouveau jeu sont quasiment assurés de faire fortune. A la différence du Monopoly, ce nouveau jeu nécéssite des réimpressions constantes afin de suivre les fluctuations du marché. C’est ce à quoi se livre avec délectation les médias s’intéressant non plus seulement au monde de l’art, mais aussi à ce nouveau jeu dont il se font l’écho pour ne pas dire le support sans lequel nous ne pourrions y jouer. Aller à l’encontre des règles se fait de plus en plus rare telle l’emprise du jeu est grande.
Pourtant comment ne pas s’interroger face au paradoxe que stygmatise aujourd’hui le marché de l’art, celui qui fait de l’artiste et du milieu de l’art la vitrine des grandes fortunes ? Comment ne pas être désabusé de voir l’art, la culture, être l’épiphénomène d’un monde de tous les extrêmes, social et matérialiste, que la majorité d’entre nous dénonce si fortement par ailleurs ? Comment pouvons nous déjouer toutes interrogations face à une complicité de fait ? L’art contemporain est-il aujourd’hui le complice, si ce n’est l’allié alliéné, d’un monde sans scrupule, aveugle, sourd et égoïste ? Est-il à cette image là ?
Je suis triste et j’ai même franchement honte de voir l’art, par quoi je vis et par qui je pense, être au centre de l’intérêt de gens qui majoritairement se contrefoutent du reste du monde, de la santé de notre planète. Je m’interroge, je doute. Où en est cette espace de liberté, de résistance ? La complicité entre l’art et l’argent a toujours existé, entre la culture et la dictature jamais ! Y a t’il dictature économique ?
Un enfant dans le monde meurt d’extrême pauvreté toutes les trois secondes ! Un rappel en forme de thérapie auquel peut se rajouter une longue liste d’indignités. Liste parfois érigée en œuvre d’art, je pense tout particulièrement à l’édifiante vidéo « Marocaine à deux dimensions » de Brahim Bachiri, liste en forme de rappel implacable de notre complicité. Une liste semblable à du télétexte, à un sous-titrage de l’actualité. Informés, nous somme témoins. Innactifs, nous sommes complices.
La complicité entre l’art et l’argent a toujours existé. Complicité certainement déjà dangeureuse du temps des papes, rois et princes, élisant les forts, éliminants les faibles : reconnaissance certainement impossible en ces temps là pour des artistes tels Van Gogh ou Bram van Velde. En ces temps là, il fallait simultanément savoir respecter les conventions, l’image du pouvoir, et altérer les conventions, le pouvoir de l’image.
La complicité de l’art et l’argent aujourd’hui s’inscrit-elle dans les mêmes alternatives ? Peut-on, dans un même temps, respecter les conventions du marché et les altérer ? Qu’est ce que l’image du pouvoir aujourd’hui ? Quand est-il du pouvoir de l’image ? Y a t’il de la place pour les artistes inaptes au marché ?
Si l’art est un acte de résistance, qu’elle attitude et forme, intimiste, conceptuelle, sociale ou politique, de résistance peut-on avoir ? Où se situe la résistance ?

Participer au jeu et goûter aux joies perverses de la complicité ne nous interdit pas d’être dans un même temps traitre à ce jeu. Nous aussi, gens de l’art, avons droit au privilège doux et amère de la lâcheté, de cracher avec volupté et dégout dans la soupe, enfin, de rester vivant, libre et plus que jamais résistant, sale mais résistant !

Hervé Perdriolle, septembre 2005



ubu.com, cabinet web, rencontres vidéo art plastiques 2003

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